Le patriotisme économique ne se décrète pas, il s’organise
Par Max EYEGHE Entrepreneur – Fondateur d’INES
Plus de 70 000 entreprises françaises ont fait défaut au cours des douze derniers mois. Ce niveau, inédit depuis plus d’une décennie, dépasse désormais celui observé avant la crise sanitaire. Il ne s’agit plus seulement d’un rattrapage post-Covid, mais d’un signal d’alerte sur la fragilité de notre tissu productif.

La récente tribune publiée dans Les Échos, appelant les chefs d’entreprise à faire preuve de patriotisme économique face à cette multiplication des défaillances, remet donc au premier plan une question essentielle : comment préserver nos entreprises dans un contexte où les fragilités économiques se multiplient ?
L’appel est légitime. Chaque décision d’achat est aussi une décision économique. Choisir un fournisseur local, une entreprise française ou un partenaire de proximité contribue à maintenir des emplois, des compétences et des capacités de production. Dans une économie ouverte, ces choix individuels participent à la résilience collective.
Mais si le diagnostic est juste, le remède mérite d’être interrogé.
Car si les dirigeants sont nombreux à partager cette aspiration, pourquoi les échanges demeurent-ils aussi largement orientés vers les circuits les plus éloignés ? Pourquoi les entreprises continuent-elles, bien souvent, de privilégier des fournisseurs plus lointains alors même qu’elles souhaiteraient renforcer leur ancrage territorial ?
La réponse tient moins à un manque de volonté qu’à la manière dont notre économie est organisée.
Les entreprises répondent aux incitations
L’analyse économique enseigne depuis longtemps que les comportements ne naissent pas uniquement des convictions des acteurs. Ils résultent aussi des règles qui organisent leurs échanges.
C’est tout le sens des travaux du prix Nobel Ronald Coase. Dans son célèbre article The Nature of the Firm (1937), puis dans ses travaux sur les coûts de transaction, il montre que les entreprises arbitrent en permanence entre différentes façons d’organiser leurs relations économiques.
À chaque décision, elles comparent non seulement les prix, mais aussi les coûts de recherche d’un partenaire, la confiance, les délais, les risques, le financement, la coordination ou encore l’incertitude.
Le marché n’est jamais gratuit. Chaque échange possède un coût d’organisation.
Lorsqu’un système économique réduit ces coûts, certains échanges deviennent spontanément plus nombreux. Inversement, lorsque ces coûts demeurent élevés, même les meilleures intentions peinent à se concrétiser.
Les institutions façonnent les comportements
Cette idée sera prolongée plusieurs décennies plus tard par le prix Nobel Douglass North.
Selon lui, la prospérité d’une économie dépend avant tout de la qualité de ses institutions, c’est-à-dire des règles formelles et informelles qui structurent les interactions entre les acteurs.
Les institutions ne remplacent pas les décisions individuelles. Elles orientent les incitations auxquelles répondent les individus.
Autrement dit, elles rendent certains comportements plus probables que d’autres.
Cette distinction est essentielle.
On ne construit pas une économie résiliente uniquement en appelant les entreprises à être plus vertueuses. On construit des institutions qui rendent les comportements souhaités plus simples, moins coûteux et plus avantageux.
Une économie ne change pas parce que les acteurs deviennent différents. Elle change parce que les règles du jeu évoluent.
Notre architecture économique favorise la mondialisation
Depuis plusieurs décennies, nos infrastructures économiques ont été optimisées pour fluidifier les échanges à grande échelle.
Les plateformes numériques, les réseaux logistiques, les systèmes de paiement internationaux, les outils de financement et les chaînes d’approvisionnement mondiales ont considérablement réduit les coûts de transaction des échanges internationaux.
Cette évolution a permis des gains considérables de productivité. Mais elle produit également une conséquence moins souvent évoquée : notre architecture économique ne favorise plus particulièrement les échanges de proximité.
Lorsqu’un dirigeant compare deux fournisseurs, il ne choisit pas entre le local et le mondial. Il choisit entre deux ensembles d’incitations économiques. Le fournisseur retenu sera souvent celui qui offre la meilleure combinaison de prix, de financement, de disponibilité, de logistique et de sécurité.
Ce choix n’est pas nécessairement un manque de patriotisme. Il est la conséquence logique des règles du jeu.
Le précédent suisse
L’expérience suisse du WIR illustre remarquablement cette logique.
Créé en 1934, au cœur de la Grande Dépression, le WIR n’avait pas pour ambition de promouvoir un patriotisme économique.
Son objectif était beaucoup plus concret : réduire les contraintes de trésorerie qui empêchaient les PME de continuer à échanger.
En créant une infrastructure monétaire complémentaire réservée aux entreprises membres, le système a diminué une partie des coûts de transaction liés au financement des échanges.
Les entreprises n’ont jamais été contraintes de commercer entre elles. Elles y ont trouvé un intérêt économique.
Près de quatre-vingt-dix ans plus tard, le WIR relie encore près de 60 000 PME suisses et représente près de 2 milliards de francs suisses de transactions chaque année. Sa longévité démontre qu’une institution bien conçue peut modifier durablement les comportements sans jamais les imposer.
Le WIR n’est pas un appel au patriotisme économique.
C’est une architecture économique.
De l’injonction à l’organisation
Cette distinction éclaire d’un jour nouveau le débat actuel.
Le patriotisme économique ne devrait pas être pensé uniquement comme une vertu individuelle. Il devrait être envisagé comme une propriété émergente d’une économie dont les institutions favorisent naturellement les échanges de proximité.
L’histoire économique montre que les infrastructures transforment les comportements. Les infrastructures de transport ont permis de fluidifier la circulation des personnes et des marchandises. Les infrastructures numériques ont transformé la circulation de l’information.
Il devient aujourd’hui légitime de s’interroger sur les infrastructures économiques dont nos territoires ont besoin pour mieux faire circuler la valeur.
Le patriotisme économique ne trouvera probablement pas sa pleine efficacité dans les seuls appels à la responsabilité individuelle. Il progressera lorsque nos institutions rendront les échanges locaux plus simples, plus fluides et plus avantageux.
Cette réflexion inspire aujourd’hui plusieurs initiatives visant à construire de véritables infrastructures économiques territoriales. Parmi elles, le projet INES propose d’appliquer cette logique à l’échelle des territoires français.
Leur ambition est de créer les conditions dans lesquelles choisir un partenaire local devient naturellement une décision économiquement pertinente.
Les entreprises n’ont pas besoin qu’on leur demande d’être plus patriotes. Elles ont besoin d’institutions qui rendent le patriotisme économique économiquement rationnel.
Car, au fond, le patriotisme économique ne se décrète pas.
Il s’organise.
À propos de l’auteur
Max EYEGHE est entrepreneur et fondateur d’INES, une infrastructure économique territoriale. Il développe une approche opérationnelle de la résilience économique des territoires, fondée sur la fluidification des échanges locaux et les systèmes d’échanges interentreprises.