Articles
Analyse économique6 min

Cet été, méfions-nous de la maladie hollandaise !

Par Max EYEGHE Entrepreneur – Fondateur d’INES

Comment profiter des flux extérieurs sans fragiliser l’économie locale ?

Illustration des flux extérieurs convergeant vers l’économie d’un territoire.

En ce début juillet, les premiers vacanciers hollandais sont de retour sur les routes de France.

Mais la « maladie hollandaise » dont il sera question ici n’a rien à voir avec eux.

L’expression désigne un paradoxe économique autrement plus sérieux : la situation d’un pays ou d’un territoire qui s’enrichit grâce à un afflux massif de revenus extérieurs, mais dont cette richesse finit par transformer — et parfois fragiliser — son tissu productif.

La question pourrait sembler bien éloignée de nos territoires ruraux.

Elle l’est moins qu’on ne le croit.

Prenons la Dordogne.

En ce début juillet, le département change de rythme. Les routes se chargent, les terrasses se remplissent, les marchés s’animent. Hôtels, campings, gîtes, restaurants et sites touristiques entrent dans leur période la plus intense.

Il faut le rappeler : c’est une chance immense.

En 2025, le tourisme a généré 1,3 milliard d’euros de retombées économiques en Dordogne. Selon le Département, il représente près d’un tiers de l’économie périgourdine.

Mais derrière ce flux spectaculaire et très visible s’en cache un autre, plus discret et probablement plus important encore : les retraites.

Près de 40 % du revenu disponible des ménages de Dordogne provient des pensions, retraites et rentes. Chaque mois, ces revenus constituent une injection massive et régulière de richesse produite ou financée ailleurs, puis dépensée sur le territoire.

À ces deux grands flux s’ajoutent d’autres revenus venus de l’extérieur.

La Dordogne n’est pas un cas isolé. De nombreux territoires ruraux, littoraux ou touristiques français partagent cette même caractéristique : une part considérable de la richesse qui les fait vivre est produite ailleurs avant d’être dépensée localement.

C’est une formidable ressource.

Mais l’histoire économique nous enseigne qu’une ressource extérieure abondante peut aussi transformer profondément l’économie qui en bénéficie.

Parfois jusqu’à la fragiliser.

C’est ce phénomène que les économistes appellent la maladie hollandaise.

Quand les revenus extérieurs fragilisent la production

L’expression apparaît dans les années 1970 après la découverte des immenses gisements de gaz de Groningue, aux Pays-Bas.

L’afflux de revenus enrichit le pays, mais modifie aussi son économie. Les capitaux et la main-d’œuvre se dirigent vers les activités qui bénéficient le plus directement de la nouvelle manne. Les prix augmentent. D’autres secteurs perdent en compétitivité.

Les économistes distinguent deux mécanismes.

Le premier est l’effet de dépense. Les revenus extérieurs stimulent la demande locale. Les prix du foncier, des logements et de certains services augmentent. Les activités qui répondent à cette demande deviennent plus rentables.

Le second est l’effet de réallocation des ressources. Le capital et le travail se déplacent vers les secteurs en expansion. L’industrie, l’agriculture et les autres activités productives peinent davantage à recruter et à investir.

Le paradoxe est saisissant : une économie peut recevoir davantage de richesse tout en devenant moins diversifiée, plus dépendante et plus vulnérable.

Longtemps, ce phénomène a surtout été associé au pétrole et au gaz.

Puis les économistes ont découvert que le tourisme pouvait produire des effets comparables.

Quand la maladie hollandaise gagne les plages

Dans une étude consacrée à la Turquie sur la période 1976-2017, l’économiste Mortaza Ojaghlou s’est demandé si la croissance touristique pouvait provoquer une véritable maladie hollandaise.

Le tourisme représentait alors environ 12 % du PIB turc.

Les résultats mettent en évidence les deux mécanismes classiques : un effet de dépense lié à l’afflux de revenus touristiques et une réallocation du capital et du travail vers les services.

La croissance du tourisme s’est accompagnée d’une appréciation du taux de change réel, d’un recul relatif de l’industrie manufacturière et d’un déplacement des ressources vers les services.

L’auteur conclut qu’une économie qui se spécialise excessivement dans le tourisme devient moins résiliente et moins productive à long terme.

Ce phénomène porte désormais un nom : la « Beach Disease », la maladie de la plage.

Les Baléares en offrent une autre illustration. L’archipel s’est considérablement enrichi grâce au tourisme, mais au prix d’une transformation profonde de son économie.

L’agriculture représentait encore 27,4 % de l’activité en 1930. Elle n’en représentait plus que 0,5 % en 2015.

Le tourisme n’a pas appauvri ces territoires.

Il les a enrichis.

Mais à mesure qu’il attirait vers lui le travail, le capital et les investissements, d’autres secteurs productifs perdaient progressivement du terrain.

C’est précisément là que réside le paradoxe.

Que devient la richesse une fois qu’elle est arrivée ?

La leçon n’est évidemment pas qu’il faudrait moins de touristes, moins de nouveaux habitants ou moins de revenus venus d’ailleurs.

Elle invite plutôt à regarder ce qui se passe après leur arrivée.

Réduire les fuites économiques ne signifie évidemment pas fermer le territoire. Il s’agit de donner aux entreprises locales davantage d’occasions et de moyens d’échanger entre elles lorsque les compétences, les produits et les capacités existent déjà.

Cela suppose de mieux connecter les acteurs économiques du territoire : relier les besoins des uns aux capacités des autres, lever les obstacles qui empêchent parfois les échanges et mesurer non seulement ce qui entre dans l’économie locale, mais aussi ce qui y reste et ce qui y recircule.

Attirer ne suffit plus

Pendant longtemps, le développement territorial s’est largement pensé en termes d’attractivité : attirer des touristes, des habitants, des investisseurs et des capitaux.

Cette stratégie reste nécessaire. Mais elle ne dit rien de ce que la richesse devient une fois entrée.

Or c’est aussi là que se joue une part essentielle de la performance économique des territoires.

Combien de dépenses touristiques deviennent des commandes pour des entreprises locales ? Quelle part des revenus extérieurs alimente durablement les capacités productives ? Les entreprises du territoire trouvent-elles localement les fournisseurs, les compétences et les financements dont elles ont besoin ? Et combien de fois la valeur circule-t-elle avant de repartir ?

Nous savons compter les touristes, les nuitées, les nouveaux habitants et les millions d’euros de retombées économiques.

Nous savons beaucoup moins bien mesurer la circulation de cette richesse.

La maladie hollandaise nous rappelle pourtant qu’un territoire peut attirer toujours davantage de revenus tout en devenant progressivement moins diversifié, plus dépendant et plus vulnérable.

Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre ouverture et repli, entre tourisme et industrie, entre attractivité et production.

Il est de faire en sorte que les flux extérieurs renforcent suffisamment l’économie qui les accueille.

La Dordogne, comme beaucoup de territoires ruraux et touristiques, dispose d’une richesse enviable : elle attire.

Cet été, accueillons donc avec plaisir les touristes...

Les Hollandais aussi !

À propos de l’auteur

Max EYEGHE est entrepreneur et fondateur d’INES, une infrastructure économique territoriale. Il développe une approche opérationnelle de la résilience économique des territoires, fondée sur la fluidification des échanges locaux et les systèmes d’échanges interentreprises.

Maladie hollandaiseÉconomie localeTourismeDordogneTerritoiresRésilience économiqueProduction localeINES